Fonction institutionnelle et altérité

A l’exemple de la prise en charge du malade d’alcool

François BUFFA

 

Je me suis toujours laissé guider par le patient pour apprendre mon métier. La théorie, le savoir et mon analyse m’aident bien sûr à entendre et pouvoir trouver les mots les mieux appropriés possible pour entreprendre ma fonction de soignant, mais c’est sur le terrain que tout se joue, dans notre pratique clinique.

Les patients m’ont appris ce qui constitue l’humain dans les limites du savoir de chacun ; et cela me convient d’explorer avec eux cet au-delà qui échappe à la connaissance de l’individu, tant je me sens à l’étroit dans mes propres limites.

C’est ce qui a donné cette multiplicité de projets et d’actions dans lesquels je me suis investi sans relâche, pour tenter de créer un environnement humain pour les patients qui puisse leur permettre de découvrir en eux des richesses non explorées afin de relever cette estimation de soi par trop malmenée dans leur quotidien.

Car je fais fonction de psychologue institutionnel, dans une clinique psychiatrique privée, où j’ai trouvé ma place de soignant dans l’interface du patient, du médecin, du soignant, du personnel de service et administratif et de l’assistante sociale. Ceci est venu petit à petit par mes diverses propositions de création d’activités, et qu’il me fallait promouvoir au sein de l’établissement en initiant, en régulant et en stimulant, avec discrétion et dans le respect du travail de chacun.

C'est ainsi que l'on doit comprendre la pratique du psychologue institutionnel :

« Dans sa fonction tierce, tantôt il favorisera la naissance des controverses - là où il aura perçu une harmonie étouffante -, tantôt il préférera l'apaisement, là où les disputes vont jusqu'à menacer l'existence même du «lien institutionnel »  ; ainsi, il sera appréhendé par les mêmes acteurs tour à tour comme un allié, puis comme un ennemi. » (1)

 

J’interviens également comme formateur, et comme régulateur dans la fonction soignante, auprès des organismes de santé, notamment dans le suivi des patients alcooliques en cure et en postcure.

 

Ma grille de lecture de base étant la psychanalyse,  qu’est-ce que je peux dire de l’assuétude que présente le malade d’alcool comme symptôme, par fonction soignante interposée ? Quelles questions organisent le savoir inconscient dont l’alcoolique est le sujet ?

Peut-on analyser les jeux de transferts, s’ils sont à sens unique, et par là même verrouillés, si l’on considère l’alcoolique en crise inapte au transfert ?

Comment suis-je arrivé à m’intéresser au problème de l’alcoolisme ? Car, on ne peut pas dire que ce soit une vocation spontanée ; alors quelle était donc ma motivation pour m’investir dans ce mode de prise en charge, qui n’est pas exclusive certes, mais qui m’occupe beaucoup.

J’ai constaté, et notamment à la cafetaria, un groupe de patients qui se retrouvaient quasiment automatiquement ensemble, s’isolant ainsi des autres patients de la clinique psychiatrique où je travaille.

Etonné, je me joins à eux pour comprendre, et, effectivement comme ils le disent eux-mêmes, ils n’ont aucun point commun avec les autres, car ils sont là pour se reposer et faire juste une cure de sevrage. Effacer la chose psychologique dans leur bouche m’a bien sûr intrigué : il n’y aurait donc pour eux aucune cause psychologique à l’origine de leur problème ?

J’ai leur ai proposé de participer à un groupe de parole qui leur serait spécifique, qu’ils ont accepté de ce fait. Ce groupe existe maintenant depuis vingt cinq ans le mercredi à 13 h ; il est régulièrement bien fréquenté malgré la particularité que j’impose à savoir que dans ce groupe on ne parle d’alcool. Quelle idée, bien sûr !

Simplement parce que je me suis attaché à tenter un changement de discours sur eux-mêmes, à savoir que ce sont des êtres de souffrances avant d’être alcooliques, qu’ils doivent essayer d’exprimer cette souffrance avec des mots à eux, et pour l’alcool, ils ont d’autres lieux de parole où ils peuvent en parler. Pour faciliter les échanges, je propose chaque fois de choisir un thème, et ce qui revient souvent c’est «pourquoi la rechute ? », « comment faire après l’hospitalisation ? », « l’entourage », «difficulté de communication avec sa ou son partenaire », «l’influence des autres », etc. ...

On sent bien que ce qui est sous tendu dans leurs propositions a trait à la consommation d’alcool et à ses conséquences, mais ce n’est pas un accès direct, et cela me permet d’orienter le débat sur le registre affectif qui touche à leur histoire. D’ailleurs, il est remarquable de constater que c’est un type de discours qui réactive leur angoisse, et c’est automatique, un participant craque et verse aussitôt dans le discours alcoolique aussitôt repris en chœur sauf par les plus anciens qui me regardent d’un air entendu. En effet, c’est l’occasion qu’ils me donnent de leur faire remarquer à quoi sert l’alcool, à savoir, neutraliser ce qui est affectif.

Cette ponctuation faite leur permet souvent d’être plus attentif à l’évocation de l’enfant malheureux, la mère étouffante ou le père absent, avec entr’autres évocations du même registre.

 

C’est la création de ce groupe qui m’a fait proposer de constituer une équipe de soignants qui se spécialiseraient de manière plurielle à la question de l’alcoolisme, afin de constituer un réseau entre les disciplines médico-psycho-sociales, à l’intérieur de la clinique, et également à l’extérieur puisque nous suivons assidûment les activités du GRAL. Ce groupe de soignants se réunit une fois par semaine en découpant la séance en deux temps, l’un réservé à la théorie et l’autre à l’étude de cas de patients hospitalisés afin d’en améliorer la prise en charge clinique.

 

Comment donc, en tant que psychologue institutionnel, à part d’être psychologue tout court assurant des entretiens avec les patients, et d’être psychanalyste par ailleurs, comment puis-je justifier d’occuper une place qui n’est pas hiérarchique, mais transversale ?

 

J’ai quand même pris le pari qu’en assurant une fonction tierce dans la relation soignant-soigné, cela pourrait permettre une meilleure qualité d’écoute, ne serait-ce qu’avec le repérage des obstacles dans le champ relationnel du fonctionnement institutionnel ; obstacles se répercutant dans la fonction soignante, pour ce qui nous intéresse ici, et qui sont un effet du discours.  Ecouter les soignants, c’est leur donner un espace de parole forcément aliénée dans l’obligation de savoir faire.

 

Le repérage de discours nous indique les limites du savoir de chacun dans la prise en compte de sa propre souffrance face à celle du patient, car, dans cette dualité, chacun dans son rôle  tente de donner un sens à son action thérapeutique tout en ressentant une grande difficulté d’harmonisation avec les partenaires coopérant dans la même institution.

La fonction tierce, de ce fait, concerne plus exactement le rapport institution/soignants, afin de permettre à chacun de se dégager d’une position investie par l’alcoolique comme celle d’une toute puissance, celle de son exclusive adresse, à savoir : « la femme, en tant que dispensatrice d’une jouissance dont la totalisation lui serait à lui toujours refusée ou dissimulée ».(2)

A ce propos, il serait peut-être intéressant d’aller jeter un coup d’œil du côté des «complexes familiaux », texte de Jacques Lacan écrit en 1938.

Je vous fais cette proposition pour avoir une idée de comment s’instaure une pathologie de la relation qui nous met en difficulté dans la pratique clinique.

Dans le chapitre qui s’intitule «le complexe du sevrage », qu’est-ce qu’on y trouve ?

La progression suivante :

-         le sevrage crise du psychisme

-         l’imago du sein maternel

-         le sentiment de la maternité

-         l’appétit de la mort

-         le lien domestique

Donc, Lacan nous dit : (3)

« Le complexe du sevrage fixe dans le psychisme la relation du nourrissage, sous le mode parasitaire qu’exigent les besoins du premier âge de l’homme ; il représente la forme primordiale de l’imago maternelle.

Partant, il fonde les sentiments les plus archaïques et les plus stables qui unissent l’individu à la famille. Nous touchons ici au complexe le plus primitif du développement psychique, à celui qui se compose avec tous les complexes ultérieurs ; il n’est que plus frappant de le voir dominé par les facteurs culturels et ainsi, dès ce stade primitif, radicalement différent de l’instinct…

[on rapporte à l’instinct], même chez l’homme, les comportements fondamentaux qui lient la mère à l’enfant. Mais c’est négliger un caractère essentiel de l’instinct : sa régulation physiologique manifeste dans le fait que l’instinct maternel cesse d’agir chez l’animal quand la fin du nourrissage est accomplie.

Chez l’homme, au contraire, c’est une régulation culturelle qui conditionne le sevrage… [de ce fait], le sevrage, par l’une quelconque des contingences opératoires qu’il comporte, est souvent un traumatisme psychique dont les effets individuels, anorexies dites mentales, toxicomanies par la bouche, névroses gastriques, révèlent leurs causes à la psychanalyse.

Traumatisant ou non, le sevrage laisse dans le psychisme humain la trace permanente de la relation biologique qu’il interrompt. Cette crise vitale se double en effet d’une crise du psychisme, la première sans doute dont la solution ait une structure dialectique. Pour la première fois, semble-t-il, une tension vitale se résout en intention mentale. Par cette intention, le sevrage est accepté ou refusé… »

Notons tout d’abord que ce choix n’est pas conscient, puisque à ce stade le moi est encore à l’état de rudiment. C’est une attitude ambivalente par essence avec prévalence d’un des deux pôles ; ambivalence qui, lors des crises successives en cours de développement, se résoudra en différenciations psychiques d’un niveau dialectique de plus en plus élaboré, et d’une irréversibilité croissante.

L’imago du sein maternel domine toute la vie de l’homme.

N.B. : est-il besoin de rappeler la définition de l’imago, à savoir, que c’est un terme pour désigner une représentation telle que le père (imago paternelle) ou la mère (imago maternelle), qui se fixe dans l’inconscient du sujet et oriente ultérieurement sa conduite et son mode d’appréhension d’autrui.

L’imago est élaborée dans une relation intersubjective et peut être déformée par rapport à la réalité. Ainsi, l’imago d’un père fort peut être substituée à un père inconsistant dans la réalité.

De par son ambivalence, l’imago du sein maternel peut s’inverser dans la situation qu’elle représente, à la seule occasion de la maternité. Dans l’allaitement, l’étreinte et la contemplation de l’enfant, la mère, en même temps, reçoit et satisfait le plus primitif de tous les désirs. Cette imago imprime au plus profond du psychisme le sevrage congénital de l’homme et peut expliquer la puissance, la richesse et la durée du sentiment maternel. La réalisation de cette imago dans la conscience assure à la femme une satisfaction psychique privilégiée, cependant que ses effets dans la conduite en tant que mère préservent l’enfant d’un abandon qui lui serait fatal.

Les complications adviennent lors de la difficile sublimation de l’imago maternelle qui doit permettre à l’individu d’introduire de nouveaux rapports avec le groupe social, et ainsi, pouvoir intégrer au psychisme de nouveaux complexes. L’imago, salutaire à l’origine, devient facteur de mort si elle résiste aux exigences nouvelles qui sont celles du progrès de la personnalité.

La tendance psychique à la mort vécue par l’homme ne répond pas à des fonctions vitales mais à l’insuffisance congénitale de ces fonctions sous la forme originelle du sevrage. C’est ce qui caractérise ces suicides très particuliers sous la forme orale du complexe : grève de la faim de l’anorexie mentale, empoisonnement lent de l’alcoolisme et de la toxicomanie, régime de famine des névroses gastriques.

Dans son abandon à la mort, le sujet cherche à retrouver l’imago de la mère ; et, c’est en quoi j’affirmais que dans la clinique l’adresse exclusive pour l’alcoolique reste la femme toute puissante qui lui refuse ou lui dissimule la totalisation de la jouissance.

Par ailleurs, l’achèvement de la personnalité exige un sevrage du lien domestique pour être reconnu hors du groupe familial ; or, selon le lien qu’il entretient avec chaque membre du groupe familial, le sujet peut faire l’objet d’une affection distincte telle que le détermine l’imago du sein maternel, même sublimé.

Pour résumer ce chapitre, retenons ceci : que la saturation du complexe de sevrage fonde le sentiment maternel, que sa sublimation contribue au sentiment familial, que sa liquidation laisse des traces où on peut la reconnaître, car c’est cette structure de l’imago qui est la base des progrès mentaux qui l’ont remaniée.

Ce qui est important à retenir c’est ceci : l’imago de l      a mère est accrochée aux profondeurs du psychisme et sa sublimation est particulièrement difficile ; autrement dit, l’imago de la mère est liée à la fonction vitale organique dont l’insuffisance est suppléée par la régulation d’une fonction sociale ; autrement dit encore, le besoin organique réclame une satisfaction immédiate à laquelle la mère doit répondre, mais cette satisfaction doit être différée en raison d’une indisponibilité dans la réalité environnante.

Le travail de la sublimation consiste donc à satisfaire ce besoin par l’image que l’individu donne de lui, à savoir capable d’assumer sa fonction sociale.

L’attachement de l’enfant aux jupes de sa mère montre bien la durée anachronique de ce lien, preuve qu’il n’est pas encore apte à s’assumer comme sujet autonome. Il est habituel d’entendre les encouragements dont l’enfant fait l’objet par des remarques qui le gratifient comme étant une «grande personne ».

Peut-on comparer cette difficulté de sublimation chez l’alcoolique comme chez l’enfant ?

Si l’enfant s’estime le droit de réclamer, le malade alcoolique lui ne réclame plus rien. La demande de l’enfant n’a rien à voir avec la plainte de l’alcoolique. Celui-ci, en effet, alterne son discours entre deux pôles qui ne sont que les deux facettes de la plainte : soit,  comme le dit Daniel LAGACHE, une alternance entre un narcissisme gonflé de toute puissance, héroïque et invulnérable, rejetant toutes les instances morales, se confondant de manière exemplaire très particulière avec l’image du «Moi-Idéal », et, à l’opposé, la perspective offerte par l’abstinence, devenant effectivement pour un temps, le parfait époux, l’excellent père de famille, l’ouvrier modèle, c’est une autre image, celle de l’»idéal du Moi ».

Ainsi le conflit entre les deux identifications au «Moi-Idéal » et à l’»idéal du Moi », se trouve-t-il objectivé dans l’alternative de l’intempérance et de l’abstinence, comme s’il n’y avait pas de clivage du Moi.

Or, le clivage du Moi, qui est un mécanisme de défense maintenant les deux attitudes contradictoires et qui s’ignorent à l’égard de la réalité en tant qu’elle contrarie une exigence pulsionnelle, est, pour Lacan, la condition obligée de tout sujet du fait qu’il parle.

L’alcoolique parle-t-il donc ?

Je qualifie la parole de l’alcoolique comme étant une plainte, une sorte de doléances de l’amour, exprimant le désaveu dont il est l’objet, le rejet, l’incompréhension ; mais de quoi ? mais de rien justement, il veut qu’on le comprenne c’est tout, ou bien, qu’on le laisse boire tranquille, de l’alcool bien sûr dont l’effet pharmacodynamique provoque l’évanouissement du sujet.

Peut-on dire à ce stade si la parole de l’alcoolique exprime un désaveu de son Moi propre, une négation, ou bien même une dénégation ?

 

Sur cette question, que peut nous apporter encore la théorie, à l’exemple de ce texte majeur dans l’œuvre de Freud qui s’intitule «la dénégation »(4) Que nous apprend ce texte ?

Freud nous dit :

« La façon dont nos patients présentent ce qui leur vient à l'esprit pendant le travail analytique nous donne l'occasion de faire quelques observations intéressantes. "Vous allez penser maintenant que je veux dire quelque chose d'offensant, mais je n'ai réellement pas cette intention". Nous comprenons que c'est le refus d'une idée qui vient d'émerger, par projection. Ou, "vous demandez qui peut être cette personne dans le rêve. Ma mère, ce n'est pas elle". Nous rectifions donc, c'est sa mère. Nous prenons la liberté, lors de l'interprétation, de faire abstraction de la négation et d'extraire le pur contenu de l'idée. C'est comme si le patient avait dit "pour moi, c'est vrai, ma mère m'est venue à l'esprit à propos de cette personne, mais je n'ai nulle envie de laisser prévaloir cette idée"… »

« Un contenu de représentation ou de pensée, refoulé, peut donc se frayer un passage jusqu'à la conscience, à condition qu'il se laisse dénier. La dénégation est une façon de prendre connaissance du refoulé, c'est déjà, à proprement parler, une levée du refoulement, mais ce n'est assurément pas une acceptation du refoulé. On voit comment, ici, la fonction intellectuelle se sépare du processus affectif. Par le secours de la dénégation, ne se trouve annulée que l'une des conséquences du processus de refoulement, de sorte que son contenu de représentation n'arrive pas à la conscience…  

Comme c'est la tâche de la fonction intellectuelle du jugement, d'affirmer ou de dénier des contenus de pensée, les remarques précédentes nous ont conduit à l'origine psychologique de cette fonction. Dénier quelque chose dans le jugement, veut dire au fond : c'est quelque chose que je préfère bien refouler. La condamnation est le remplacement intellectuel du refoulement...

Au moyen du symbole de la négation, le penser se libère des limitations du refoulement et s'enrichit de contenus dont il ne peut se passer pour son accomplissement.

La fonction de jugement a essentiellement deux décisions à prendre. Elle doit attribuer ou retirer, verbalement, une propriété à une chose, et elle doit d'une représentation attester ou contester l'existence dans la réalité. La propriété dont il doit être décidé, aurait pu, à l'origine, avoir été bonne ou mauvaise, utile ou nocive. Exprimé dans le langage des plus anciennes motions pulsionnelles orales : ceci je veux le manger ou je veux le cracher, et en poursuivant la transposition : ceci je veux en moi l'introduire et ceci hors moi l'exclure. Alors : ça doit être en moi ou hors de moi. Le moi-plaisir originel veut… s'introjecter tout le bon, rejeter de soi tout le mauvais…

L'étude du jugement nous ouvre, peut-être pour la première fois, la compréhension de la naissance d'une fonction intellectuelle à partir du jeu des motions pulsionnelles primaires. L'accomplissement de la fonction de jugement est rendu possible, mais d'abord par ceci, à savoir, la création du symbole de négation qui a permis au penser un premier degré d'indépendance à l'égard des résultats du refoulement et par là aussi de la contrainte du principe de plaisir.

Cette façon de concevoir la dénégation s'accorde fort bien avec le fait que l'on ne découvre dans l'analyse aucun "Non" venant de l'inconscient, et que la reconnaissance de l'inconscient, du côté du moi, s'exprime dans une formule négative. Nulle preuve plus forte de la découverte réussie de l'inconscient que lorsque l'analysé y réagit, avec la phrase cela je ne l'ai pas pensé, ou bien à cela je n'ai (jamais) pensé. »(5)

Il nous faut souligner dans ce texte l’extrême importance de la création du symbole de négation  nécessaire à l’accomplissement de la fonction de jugement. Ce symbole c’est l’interdit du Père qui sépare la mère et l’enfant, le NON qui permet l’indépendance de la pensée, du principe de plaisir. Le paradoxe du jugement c’est de constituer l’activité de la pensée, au service du principe de plaisir, tout en nécessitant l’indépendance de la pensée du principe de plaisir.

C’est sur cette base que se constitue le Moi qui dans son incertitude logique, plus il nie, plus il exclut le sujet pour faire surgir l’autre par le jeu de la projection. La négation comme modalité extrême de résistance, pour défendre le Moi, nie le sujet du désir, c’est à dire paradoxalement rend l’autre plus envahissant. Ce qui pour l’alcoolique montre bien que c’est entièrement la faute de l’autre, par prédilection la femme, et qu’il n’y peut rien ; sa pseudo culpabilité n’est que soumission au jugement d’existence que l’autre lui attribut.

 

Qu’apportent ces références théoriques à la pratique clinique ?

Comment aider les soignants à s’en saisir afin de rendre leurs actions thérapeutiques moins désespérantes qui confinent à l’épuisement ?

Et d’abord, quelle peut-être la place du psychanalyste dans l’institution auprès des soignants, chargé d’apporter un éclairage à l’activité de cette institution ?

Il n’est pas fait appel dans ce cas là à sa fonction thérapeutique, à savoir à la psychanalyse, comme dans la relation duelle ou dans la thérapie de groupe. Je dois, en effet, prendre garde à respecter les limites de mon action, et respecter la fonction de chacun sans entamer sa vie privée.

Je suis convoqué là, uniquement pour ce que je suis capable d’entendre.

Tout d’abord, il faut préciser les objectifs de l’institution vis à vis du symptôme, à savoir sa prise en considération et ses moyens d’actions, comme c’était le cas, il n’y a pas encore si longtemps de ce qu’on appelait la psychothérapie institutionnelle. C’était considérer le cas clinique sous les trois aspects médico-psycho-sociales. Dans notre établissement, où nous essayons encore de maintenir ces objectifs, mais malheureusement cela va bientôt finir pour des raisons économiques, je propose une approche programmée sous trois angles : le corps, la parole et la créativité, pour la partie non médicale du programme thérapeutique. Cela exige une harmonisation des actions telle que les soignants sont convoqués chaque semaine à venir faire part de leur vécu dans l’altérité aux autres membres du groupe chargé du suivi des patients alcooliques, avec ma participation en tant qu’analyste.

Citons Jean-Paul Hiltenbrand dans son article «altérité et symptôme » :

« la prise de position vis-à-vis du symptôme, va aussi déterminer notre rapport à l’altérité. Les deux, symptôme et altérité sont indissociablement liés dans l’approche qui peut en être faite. Exemple : ou bien je tolère le symptôme, dans ce cas je suis en mesure de reconnaître l’altérité qui le frappe, son caractère d’étrangeté, et aussi énigmatique bien entendu ; ou bien, je m’active au redressement du symptôme, au redressement de ce que ce symptôme comporte de tordu, dans ce cas, je me mets en position de refus vis-à-vis de la dimension de l’altérité, vis-à-vis de ce qui est étranger. Autrement dit, derrière la question de l’étranger, c’est toujours la question du père qui se profile. Donc ma position d’analyste, j’entends vis-à-vis du symptôme, est là tout à fait déterminante dans cette possibilité de reconnaître en même temps l’autre comme Autre. C’est pourquoi symptôme et altérité ne peuvent pas être scindés ».

Pour ne pas tomber dans le piège de la ségrégation, imposée par le politique, l’économique, les dossiers, l’informatique, etc., tout cela au nom du Bien soutenu par la Science, un maintien ferme et rigoureux par l’analyste du respect de l’altérité dans l’institution est une règle à laquelle aucun analyste digne de ce nom ne peut déroger, même s’il existe un contre pouvoir gestionnaire ou politique dans l’établissement.

Pourquoi une telle exigence ? Ce n’est pas une exigence personnelle ou narcissique ; c’est une exigence de structure. Parce que sans ce respect de l’altérité il n’y a pas de place pour l’autre. Et, s’il n’y a pas de place pour l’autre, il n’y a pas de place pour la parole, clé essentielle pour faire obstacle à la ségrégation.

Etre vigilant sur la question de l’altérité, c’est accepter ce qui échappe dans notre rencontre avec le patient, même si celui-ci répète les échecs. De cette répétition, il nous livre ce qu’il ne peut pas dire venant de l’Autre auquel il est assujetti : l’Autre de son désir inconscient, l’Autre imago paternelle, l’Autre imago maternelle, l’Autre du social. Ce n’est pas tant d’une thérapie que le patient a besoin, mais d’une écoute, d’un parler vrai, que sa parole puisse lui redonner sa place de sujet, plus que de subir un secours qui le rend passif.

 

Je n’ai pas de conclusion à mon propos, je commence à peine ce que j’ai à dire et à entendre, alors que cela fait trente ans que j’exerce ce métier auquel je n’étais pas préparé à l’origine, me retrouvant incidemment en milieu psychiatrique comme moniteur d’expression corporelle, hé oui, ça date !

 J’ai découvert l’autre dans son étrangeté et je n’ai eu de cesse depuis de forger une relation d’abord humaine, tout en m’instruisant, en me remettant en question, en étant jamais dans la certitude d’un savoir propre, mais dans le partage et l’échange, ainsi j’en apprends tous les jours.
Une phrase m’a percuté dès que je l’ai entendu, et je ne sais pas d’ailleurs de qui elle est :

« Si l’ignorance est une passion, ce n’est pas pour autant une excuse ».

 

Merci !

 

 

Bibliographie :

(1)   BOUNIAS Marc (psychologue clinicien) : "Pour une lecture intrapsychique de l'épuisement professionnel"

(2)   MELMAN Charles : « Le Discours de l’alcoolique », Confrontations psychiatriques N°8-1972

(3)   LACAN Jacques : « Les Complexes familiaux », Navarin, 1984.

(4)   FREUD Sigmund : « La Dénégation », Résultats, idées, problèmes, PUF 1985, p.135, traduit d’abord par Jean Laplanche par «la Négation »

(5)   Traduction Bernard This et Pierre Thèves (et P. Lavalle, etc), Le Coq-Héron no 52, 1975